De l’obsolescence programmée du surnuméraire
(qu’il soit chômeur, SDF, allocataire social, migrant, vieux pauvre : c’est la même chose)


Le chômeur mérite-t-il d’exister, puisqu’il ne sert à rien ? Pire, il coûte. Lui-même, s’il est honnête, se rendra compte du vide immense et de la charge qu’il sera devenu.
Il n’est toléré que dans la mesure où sa condition serait provisoire ; dans la mesure où il trouverait bientôt à être employé. Ou s’il arrive à sublimer son inutilité comme repoussoir à la paresse, auquel cas il aura une utilité dérivée.
Exister sans emploi, sans utilité, être sans objet est une malédiction, une mort objective. L’être non objet est une erreur du système, une enveloppe sans contenu, un fantôme, voué à disparaître pour retrouver l’harmonie et la quiétude des objets.
Une société ne fonctionne que si chacun devient objet.
L’être non objet n’a qu’une durée de vie limitée. Soit qu’il mette lui-même fin à son existence sans objet, soit qu’il joue jusqu’au bout son rôle de bouc émissaire, soit parce qu’il ne se reproduira plus.
Si son revenu permet au travailleur de s’entretenir et de reproduire la force de travail qu’il est ; si le revenu est au niveau de la valeur d’usage du travailleur ; alors le travailleur inutile et sans usage ne sait pas se reproduire.
[No stress, ] dans un « marché parfait » [fantasme de l’idéologie néo-libérale ambiante] où le revenu de chacun est intrinsèquement le reflet de son utilité, le surnuméraire disparait automatiquement, [en crevant ou en retrouvant un emploi, fût-ce un emploi du temps socialement valorisé (travail, bénévolat, etc.). L’inutilité, le non-emploi disparaissent. Avènement radieux de la société de l’emploi.

Où l’on constate que la prétendue résilience du sujet n’est que l’élasticité de son objet. Et l’artiste un prêtre.
Que le sujet reprenne forme après déformation n’importe qu’à lui, et encore faut-il qu’il ait une forme, puisqu’il est supposé privilégier (et donc toucher) le fond. Qu’un sujet ayant perdu son affectation puisse rebondir pour en trouver une autre, qu’il reste objet même s’il se transforme, c’est ce qui permet de le voir encore, puisqu’on ne voit, sent, palpe que des objets.
S’il s’agit de rester dans le spectre du perceptible (visible, odorant, palpable) : le sujet est le spectre, le perceptible est l’objet. Le perceptible étant vendable, l’objet est toujours marchandise, le sujet le marchand, ou le chalant, qui l’accompagne nécessairement.
Qu’un objet reprenne une forme après déformation s’appelle élasticité. Qui rime par ailleurs avec plasticité, la cristallisation en objet de l’art ou l’air du temps. Comment vivrait l’artiste s’il se contentait d’invoquer un esprit impalpable, sans pondre d’objets audibles, visibles, sensibles ? L’art existe-t-il au-delà des objets dans lesquels il prétend se matérialiser ? Ce serait imaginer un sujet transcendant la substance de ses objets ? Une croyance, une foi, une religion ? L’artiste en intercesseur entre l’esprit de l’imaginaire et des objets supposés en témoigner. Dieu est mort, le sujet aussi. Restent le verbe et le complément. Dieu étant devenu verbe, ne reste que le complément. D’objet direct ou indirect, mais objet. Le sujet nettoyé de ses verbiages et autres effluves apparaît dans sa majesté d’objet.
Le sujet n’est donc résilient que dans la mesure où son objet est élastique. Le sujet étant l’abstraction pédante de son objet, résilience et élasticité sont synonymes. QED (= CQFD).

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